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Mon constat devant les T.C.A. Notre société s’est réfugiée dans sa tête, dans les mots et les constructions mentales, et le corps n’est plus qu’un outil encombrant qui n’a qu’à bien se tenir. Or, nous assistons à un développement sans précédent de maladies où le mouvement incessant des pensées fait rage, les émotions ne trouvent plus à se dire et le corps n’est plus perçu correctement. Tous les dysfonctionnements que j’ai rencontré chez les patients sont d’essence courante chez l’homme occidental, je dirais même ironiquement qu’ils le définissent. La mère d’une anorexique défunte disait dans son livre que nous portons tous en nous le germe de l’anorexie. Mais ce germe semble toutefois ne se développer que chez ceux qui sont doués d’une perception particulièrement aiguë, une perception qu’ils ne maîtrisent pas car ils ne l’ont pas choisie. • Des pensées incessantes qui empêchent de vivre au présent Une des caractéristiques de la personne souffrant de troubles alimentaires est de n’avoir jamais l’esprit au repos. Le besoin de maîtriser toutes les informations qu’elle reçoit la rend incapable de faire des choix et l'enferme dans l'intellectualisation. En dépit des résultats scolaires ou professionnels que cela peut lui apporter, elle s’en veut et se déteste de ne pas y parvenir entièrement.
Lorsqu'elle ressent un grand vide, ce n’est pas parce qu’il n’y a rien en elle, mais qu’au contraire trop de choses la remplissent : trop de souffrances, de peines, de doutes, d’incompréhensions, d’émotions inexprimées, d’intentions inaccomplies, trop d’idées qui se bousculent, de pensées qui s’agitent sans cesse, et qui finissent par occuper tout l’espace de son esprit. Il n’y a plus de place pour accueillir ce à quoi elle aspire secrètement : l’amour, le bonheur, la capacité à percevoir l’infini. Il faut agir pendant qu'il est encore temps. J’ai pu étudier assez de cas à un stade critique, l’état des lieux est sans appel : il n’y a dans leur tête plus un cm3 de disponible pour réfléchir aux possibilités de sortie du problème. C’est la pensée le problème, la mécanique du mental qui s’est emballée et s’est appropriée tout l’appareil psychique. • Le besoin d'attention, de sens et de repères Lorsqu'il n'y a pas eu de violences familiales, on retrouve presque toujours un déficit relationnel : des parents absents physiquement à cause d'une activité ou d'un mode de vie particuliers, des parents qui se sont plus ou moins désintéressés de leur enfant, ou dont la présence a été presque étouffante dans les formes mais complètement vide dans le fond. Comme si l'enfant était transparent pour eux. Par ailleurs, le manque de communication dans la famille est souvent évident. Sans possibilité d’exprimer ses sentiments, des secrets de familles sont fidèlement portés comme un fardeau, et les choses subies, découvertes, pressenties ou parfois même fantasmées, ne laissent pas de place à l’oubli. L'éducation dans notre société tient par ailleurs un rôle important. En prétendant avoir trouvé ce qui convient à nos enfants pour qu’ils soient heureux, nous les enfermons dans des murs, mais aussi façonnés de bonnes intentions soient-ils, ils les privent du libre arbitre nécessaire à expérimenter ce bonheur, à découvrir leur vérité. Qui plus est, nous nous désengageons de la responsabilité qui nous incombe de cheminer à leurs côtés dans la vie. Ces murs sont loin de la structure parentale qu’ils sont en droit d’attendre. Pourquoi m’avez-vous fait ? N’étais-je destiné qu’à être un réceptacle à souffrance sans existence propre ? En remettant physiquement en cause ce réceptacle, c'est-à-dire en cessant de l’alimenter par ce qu’offrent les parents, beaucoup d’anorexiques tentent d’attirer leur regard pour voir combien ils pèsent réellement dans leur vie. • Manger, pour quoi faire ? Les anorexiques ont le mérite de poser avec intransigeance cette question cruciale pourtant éludée par la plupart d'entre nous. Il ne s'agit pas moins de ce qu'on accepte de faire entrer en nous et du sens qu'on y donne. Dans notre société occidentale, nous mangeons trop souvent n'importe quoi n'importe quand en toute inconscience, car nous nous sommes coupés de nos ressentis et de leur signification. Pas les anorexiques, dont la perception est à fleur de peau. Et à défaut d'obtenir une réponse, la nourriture reste devant la porte. De même, lorsque nous mangeons au-delà de nos besoins, ce n’est plus le corps qui a faim, mais l’esprit, faim de quelque chose que nous sommes incapables de lui donner tant que notre regard est ailleurs : de l’attention. Chez tous ceux qui souffrent de leur relation avec la nourriture, manger équivaut à se remplir d’affection maternelle. La plupart ont connu dans la petite enfance une relation déficitaire avec leur mère, souvent mois en quantité qu’en qualité : soins automatiques, nourrissage inopportun, mère dans une position d’attente vis-à-vis de son enfant, voire dépendante de lui. Il en résulte une mauvaise constitution de ce qu'on nomme la peau psychique, cette frontière entre le monde extérieur et le monde intérieur qui permet à l'individu de se différencier et se sentir exister dans le monde. Tant qu’un travail sur les émotions n’aura pas permis de les exprimer, l’énergie psychique dont elles sont porteuses continuera à se fixer dans le corps, et la nourriture demeurera le support des échanges affectifs avec le monde extérieur.
• Un corps, pour quoi faire ? Il est possible de manger à peine trop et de prendre du poids dans des proportions désespérantes. Faire tous les efforts du monde pour maigrir n'y changera rien tant que ce qui nous pousse à grossir n’est pas identifié. J’ai bien dit grossir et non pas manger, car nos cellules ont l’intelligence de s’organiser en fonction des informations que nous leur envoyons. Il en est ainsi de ceux qui entretiennent quotidiennement des pensées du genre "je veux avoir davantage de poids dans la vie". Le corps c’est l’identité, il ne fait qu’adopter un profil qui correspond à la logique d’occupation de l’espace de chacun : il y a ceux qui sont en retrait, ceux qui vont de l’avant, sont offensifs, ceux qui hésitent, et ceux qui voudraient disparaître. Nous ne sommes pas notre corps, mais en tant qu’expression de notre vie, nous devons le respecter. Il ne peut nous encombrer que si nous perdons toute conscience de ce qui circule en lui. Nous ne sommes pas plus réductibles à cette expression physique qu’à cette expression sociale qu’est notre personnalité, cet état d’être qui n’existe que par rapport aux autres et souvent pour les autres. Ce que nous sommes en réalité est au-delà de toute définition, et il n’appartient qu’à nous de le découvrir.
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